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Il suffit d'un voyage

Il suffit parfois de peu. Un geste, quelques mots, un voyage, une rencontre. Et puis l'on prend conscience, et l'on sent tout à coup son corps qui vibre sous le dictat de cette superbe lucidité qui vous saisit la gorge. Mais la lucidité fait bien souvent place à la frustration. Voilà ce que j'avais ressenti au terme de ce voyage : un cinglant mélange de honte, d'impuissance et de gâchis, le tout mêlé à un émerveillement et un respect total ; on ne sort pas indemne d'un road-trip au cœur de l'Afrique sub-saharienne. C'est un fait.

Je me souviens de toutes ces questions que j'avais alors faites miennes : Comment aider sans se positionner en dominant ? Comment se battre contre la misère sans affaiblir l'intégrité de ceux qui n'ont rien, sans leur ôter le droit de disposer d'eux-mêmes, de choisir leur destinée ? Comment donner sans être paternaliste, sans faire preuve d'ingérence ? Comment faire naître à nouveau l'envie ? Comment composer avec le passé ? Le problème de la pauvreté me semblait insoluble. J'avais honte. Je choisissais le silence.

Si tout cela me revient subitement en mémoire, c'est que Swenson Magazine me demande d’interviewer Leila Janah, afin d'évoquer son projet pour lutter contre la pauvreté. Une claque. Leila Janah est cette américaine visionnaire de trente-quatre ans qui fait partie de ces battants pleins de résolutions, de ceux qui ont le génie et la force de mener à bien des projets auxquels personne ne croit. Ces dernières années, Leila a su se faire remarquer admirablement dans le monde de l'entrepreneuriat grâce à un projet qu'elle aura porté corps et âme. Un projet nommé Samasource.

Entreprise à but non lucratif, Samasource s'est donné pour mission de réduire la pauvreté dans le monde par le travail. Pour ce faire, Samasource a développé le modèle de « l’Impact Sourcing » et délocalise via internet des micro-tâches simples de projets digitaux dans des pays en voie de développement. Elle participe ainsi à la formation et l’émancipation de milliers de travailleurs. Des géants du web tels Google, TripAdvisor, ou encore eBay utilisent les services de Samasource pour enrichir des bases de données ou des fiches produits. L'idée est originale et d'une efficacité assez déconcertante. Elle est une vraie source d'espoir et suscite l'admiration et la curiosité. La curiosité... Derrière chaque idée, me dis-je avant d'aborder l'interview, il y a une histoire, celle d'un homme ou d'une femme. Oui, il faudrait commencer par être curieux et raconter une histoire. Son histoire. Car si l'on veut comprendre la genèse de cette idée superbe qu’a eu Leila Janah, si l'on veut saisir d'où viennent la force et l'envie de cette américaine, il faut avant tout se pencher sur sa vie, sur son histoire à elle. Une histoire atypique, bien-sûr, mais une histoire surtout ouverte sur le monde et particulièrement imprégnée de tolérance et de générosité.

« Je suis une américaine issue de la première génération de migrants. La mère de ma mère, qui était Belge, a fait de l'auto-stop aux quatre coins du monde après la Seconde Guerre Mondiale, avant de finalement s'installer à Calcutta, où elle a ouvert un atelier de céramique avec son mari. Elle m'a enseigné l'importance de se bouger pour avoir ce que l'on veut. Mon père, quant à lui, a suivi un enseignement jésuite toute sa vie. Il venait d'une longue lignée de Chrétiens de Calcutta, dans le sud de l'Inde et en a hérité un sens profond de la justice sociale et de la compassion. Il s'est donc assuré que je comprenais bien le fait que chaque être humain possédait une valeur et une dignité propre. Et puis, malgré le fait que l'argent chez nous manquait terriblement – j'ai dû travailler dès l'âge de treize ans – on nous a enseigné que cet argent, justement, n'était pas un but en soit. »

C'est donc la tête bien ancrée sur les épaules, les yeux bien ouverts sur ce monde, que Leila commence à se construire une identité. Forte de cet enseignement solide et plein de conscience, à dix-sept ans, avide d'aventures, elle décide de partir pour un voyage au Ghana qui changera sa vie. L'électrochoc est là, et il résonne encore dans ses mots comme un tournant crucial qui aura guidé ses entreprises futures.

« Je n'avais aucune idée de ce dans quoi je me lançais, » me raconte-t-elle au sujet de ce premier voyage sur le continent africain. « Je voulais avant tout m'échapper et vivre une aventure. J'avais simplement la vague sensation que je serais amenée éventuellement à aider les gens dans le besoin, en tant que professeur d'Anglais volontaire. Mais lorsque je suis arrivée au Ghana, j'ai été scotchée par la trempe de mes élèves. Ils pouvaient lire et écrire un très bel Anglais. Cela m'a fait réaliser que nous avions vraiment créé un mythe en ce qui concerne la pauvreté, un mythe qui suggère que les gens pauvres sont incapables de s'aider eux-mêmes. L'Afrique possède dans notre imagination collective une place assez mystérieuse – cela me frustre que nous y associons encore tant de stéréotypes. C'était tellement frustrant de voir tant de talents gâchés. Je me rappelle avoir été désorientée par le talent de certains, et avoir ressenti que j'avais le devoir d'aider ces gens à sortir de la pauvreté. »

Leila Janah

Entrepreneur

Suite à ce premier voyage, la jeune Leila ne cessera de faire des aller-retours sur le continent africain et de réfléchir aux solutions envisageables pour lutter contre la pauvreté. Diplômée d’Harvard, elle commence ensuite à travailler en tant que consultante pour un cabinet de conseil en stratégie et outsourcing, lorsqu'en 2008, après un voyage au Kenya, elle décide de lancer le fameux projet Samasource. A cette époque, nourrie par son travail de consultante, elle réalise que les petits cafés internet présents partout dans ce pays peuvent faire office de levier, en tant que centres de travail, pour contribuer à réaliser des tâches simples dans le développement des projets digitaux pour de grands groupes : le microwork.

« De retour de ce voyage au Kenya, j'ai pensé : et si je pouvais transformer le secteur de l'externalisation de sorte que les gens aux faibles revenus puissent bénéficier de petits boulots, dans le même sens que Muhammad Yunus avait transformé le système bancaire en microfinance ? (Lire notre article p120 « On a world tour to spread microfinance ») Et si je pouvais former la jeunesse des bidonvilles à effectuer de petites taches via Internet, afin de gagner un salaire lui permettant de vivre ? En septembre 2008, j'ai donc lancé Samasource et depuis nous n'avons cessé de grandir jusqu'à employer aujourd'hui plus de 8 000 personnes, toutes issues de milieux très pauvres. »

Si le projet, en effet, n'aura cessé de grandir depuis 2008, s'il est désormais couronné de succès, il convient tout de même de rappeler que cela n'aura été possible que grâce à la capacité de Leila à résister à une certaine adversité.

« Les plus grands challenges et les plus grands obstacles, nous les avons rencontrés dans les premiers temps, lorsque nous avons essayé de rassembler un capital pour lancer notre modèle économique. J'ai lancé Samasource en 2008, pendant le mois exact du début du krach des marchés financiers. Peu de gens ont gagné de l'argent cette année là, du coup j'ai vraiment dû me battre pour parvenir à faire de ce projet une entité non lucrative. Je voulais montrer au monde qu'il était possible de construire un modèle d'entreprise sociale, un business qui aurait pour but de sortir un maximum de gens de la pauvreté, mais qui le ferait de façon durable, avec un modèle économique solide. Le projet tombait donc tout juste, en quelque sorte, entre l'idée traditionnelle que l'on se fait d'une association caritative et celle que l'on se fait d'un business. Ce concept d'entreprise sociale était encore assez nouveau aux Etats-Unis lorsque j'ai lancé Samasource. Maintenant ça devient plus répandu, mais ça déboussole encore les gens. Il a donc été très difficile dans un premier temps de lever des fonds, de faire comprendre aux investisseurs que même si nous avions un modèle économique qui fonctionnait, nous avions toujours besoin de lever des fonds pour faire fonctionner l'entreprise et pour former les gens. Par conséquent, nous avons commencé à recruter des contributeurs plus importants, comme Google.org, The Sisko Foundation, Rockfeller et Mastercard Foundation. Nous avons petit à petit commencé à devenir plus mainstream, si bien qu'il est devenu plus facile de récolter de l'argent. »

« L'autre défi qui s'est alors imposé à nous, a été de parvenir à convaincre les gens qu'ils pouvaient avoir confiance dans le fait de faire du business en Afrique. Il fallait pousser ces sociétés à avoir confiance en notre travail, à réaliser qu'il y a des millions de jeunes dans les pays en voie de développement qui ont fini leurs études et sont vraiment capables de travailler sérieusement, mais qui sont juste déconnectés du marché et des opportunités. En effet, plutôt que de les voir comme une cause de charité, comme des gens à qui l'on doit donner l'aumône, nous avons vraiment besoin de ré-écrire la perception que nous avons de ces gens, afin de les voir comme capables et pleins d'envies, comme des travailleurs qui peuvent contribuer à quelque chose. Ça n'a pas été évident au début pour beaucoup de nos clients, mais nous avons commencé par faire des tentatives gratuites, puis nous avons acquis leur confiance en travaillant et en leur montrant que nous pouvions vraiment faire du bon boulot. Si bien que maintenant, beaucoup de nos clients ne réalisent même pas que nous sommes une organisation à but non lucratif, ou une marque à impact social. Ils nous choisissent parce que nous fournissons le service de traitement de données le plus qualitatif. Et c'est une leçon assez incroyable. »

Une leçon, en effet, tant ce projet visionnaire et judicieux est une réussite qui semble exempte de toute critique éthique et économique. Mais travailler pour Sama, plus précisément, ça consiste en quoi ?

En fait, lorsque l'on travaille pour l'entreprise de Leila Janah, on est partie prenante de vastes projets digitaux. On est alors amené à taguer des images, par exemple, ou à faire de la notification, à examiner les marchés et à faire de la modération. La formation requise est alors assurée par Sama, qui effectue un énorme travail sur le terrain, notamment au Kenya, en Ouganda, en Inde, et en Haiti, où l'entreprise opère en partenariat avec des organisations locales à but non lucratif, qui l'aident à recruter des gens qui gagnent moins de deux dollars cinquante par jour. Mais outre l'Afrique, l'Inde et Haiti, Samasource opère désormais aussi aux Etats-Unis, où l'entreprise permet également à des personnes à faibles revenus de gagner des revenus complémentaires.

« L'impact réel sur la vie des gens est substantiel. Il s'agit vraiment de sortir les gens de la pauvreté. Depuis que nous avons commencé Samasource, nous avons aidé plus de 8 000 personnes et leur famille. Cela concerne donc près de 35 000 personnes qui sont passées d'un salaire d'à peu près deux dollars par jour, à plus de huit dollars par jour. C'est une augmentation de revenus significative, qui entraine un vrai changement de vie. Au Kenya, par exemple, nous avons étudié comment nos employés dépensaient leur revenu supplémentaire, et nous avons observé une immense amélioration de la qualité de leur alimentation et leurs dépenses de santé. Nous avons également pu observer qu'ils avaient accès à une meilleure instruction, et qu'ils quittaient très souvent les bidonvilles pour des logements plus décents et sécurisés. »

« Nous travaillons donc pour sortir vraiment les gens de la pauvreté, mais de façon éthique. Beaucoup de gens pensent que faire du business dans les pays en voie de développement signifie exploiter des gens. C'est complètement faux. Je pense que la meilleure façon de s'adresser à la pauvreté, c'est de faire du business dans les pays pauvres, mais de le faire de façon éthique. Il faut payer les gens en fonction du minimum vital local, il faut s'assurer qu'ils en tirent un avantage et que leur niveau de vie s'accroit. Je pense que c'est la meilleure chose que l'on puisse faire pour eux. C’est bien mieux que de leur fournir une aide humanitaire. »

La position de Leila est claire et ferme. Avec Samasource, la jeune Américaine sait où elle va. Pourtant, si elle est tout à fait consciente d'avoir frappé juste, elle n'en tire aucune fierté. Elle a beau avoir déjà changé la vie de plusieurs milliers de personnes, Leila n'est pas prête à s'arrêter là.

« Je ne crois pas en être déjà au stade de la réussite, » poursuit la jeune entrepreneuse déjà plusieurs fois récompensée pour son travail. « J'ai plutôt le sentiment que notre sphère d'intervention est encore très petite. Je veux que Samasource devienne dix fois ce que c'est aujourd'hui. Je suppose que le combat, pour chaque entrepreneur, est de réaliser que l'important ne réside pas dans les succès quotidiens, mais dans l'arc global du travail accompli. Il faut réaliser aussi que c'est un très long voyage d'entreprendre un vrai changement dans ce monde, quel qu'il soit. Et selon moi, je ne suis qu'au premier pas de cela. »

Un premier pas, qui outre Samasource prend d'ailleurs aussi la forme de deux nouvelles entités que Leila a fait naître ces dernières années : Samaschool, programme qui assure la formation professionnelle des jeunes américains défavorisés, et LXMI, marque à but lucratif mais équitable de produits cosmétiques de luxe – preuve supplémentaire, si besoin en était, que Leila Janah a les deux pieds dans le futur et qu'elle sait tout a fait jongler entre le business pur et le travail social. D'ailleurs, lorsque j'aborde avec elle sa vision du futur, c'est sur un ton inquiet qu'elle me répond, mais sans perdre pourtant l'espoir qu'elle fonde sur la force d'internet.

« Je suis vraiment attentive au futur, notamment maintenant que tous les mouvements nationalistes prennent de l'ampleur. En tant qu'enfant d'immigrés ayant grandi dans un pays qui était différent de celui de mes parents, j'ai vraiment ressenti que le monde changeait pour s'ouvrir un peu plus. Mais cette frontière un jour n'aura plus de signification, et le fait de repartir bientôt dans l'autre direction m’effraie. »

« Internet a vraiment un rôle puissant à jouer dans l'ouverture du monde. Et j'espère que, dans le futur, chaque être humain aura accès à internet.»

« Je pense que nous pourrions utiliser internet afin de comprendre encore un peu mieux les énormes challenges sociaux et environnementaux qui menacent la planète aujourd'hui, et afin de diffuser une information véritable et consciente. »

Un monde avec un peu plus d'internet encore... L’idée ne me réjouit pas outre-mesure mais si seulement chacun pouvait songer à en faire un usage conscient, si chacun voyait en cet outil ce que Leila y voit, peut-être n'aurions-nous pas à le craindre. Quoi qu'il en soit, une chose est sûre, si le futur doit se faire sur internet, il faudra compter sur la présence Leila Janah, et ce ne sera pas pour me déplaire.